« Antoine est grand et beau. Ses cheveux blonds sautillent sur son front et courent un peu sur sa nuque. Ses yeux verts sont immenses et ils brillent comme la forêt autour du lac, les matins d’été.
-Tu danses?
J’ai changé de galaxie. J’étais loin dans mes songeries. Je ne l’avais pas vu approcher. Antoine était là, devant moi. Gauche et sérieux. Il avait l’air trop grand. Et gêné de l’être.
Je n’ai pas répondu. Je l’ai suivi. Ce n’était pas un noeud que j’avais dans la gorge, mais un troupeau d’éléphants. En avançant, je lui ai écrasé un pied - le droit, je crois. Il était aussi gauche que moi. En voulant me prendre le bras, il a failli s’enfuir avec mon chandail.
On n’a rien dit. On était encore un peu à l’écart du peloton de danseurs quand il m’a enlacée. Ça m’a donné un grand coup au coeur. Il faisait chaud et doux dans ses bras. Son chandail sentait l’automne, la terre noire et les feuilles mouillées.
J’ai toujours aimé l’automne. À cause des grands vents qui hurlent et qui secouent tout. L’automne n’est pas une saison morte. C’est plein de vie, de furie. Mais c’est aussi une saison qui nous berce pendant de longs moments. Au ralenti. En silence. Quand la pluie cesse et que les vents s’apaisent.
Je pensais à tout ça. Et au nom d’Antoine, pas tellement loin d’automne. Du bout de mon nez, je touchais son cou. Mes lèvres étaient toutes proches. J’aurais voulu l’embrasser. Tout de suite. J’avais envie de passer les trois prochains siècles enveloppée dans ses bras et portée par la musique.
Peut-être m’a-t-il entendu penser? Il s’est détaché lentement. J’ai décollé mon nez de son cou. On s’est regardés. Ses paupières se sont abaissées. La grande forêt verte a disparu et il m’a embrassée. Sur les lèvres. Tout doucement. Tellement doucement que, si ses lèvres n’avaient pas été aussi chaudes, je me serais demandé si c’était vraiment arrivé.
Les musiciens ont annoncé une pause. J’ai pensé à Cendrillon. Mon père venait me chercher à vingt-trois heures. Le métro ne passe pas souvent à Saint-Jovite, surtout à destination du lac Supérieur.
-Il faut que je parte…
J’espérais qu’il comprendrait. Il n’a rien dit. Mais il a attrapé mes mains et les a serrées entre les siennes. Puis il est parti. »